TRAJETS PHENO-MEINAU

©POLE-SUD

AMALA DIANOR

Artiste associé

Que veut dire cette expression ? Comment un artiste travaille-t-il au coeur d'une maison, en respectant son écriture et ses intentions tout en étant à l'écoute d'un territoire ? C'est là tout l'enjeu d'un tel compagnonnage.
Le dispositif des artistes associés a été créé en 2016 par le Ministère de la Culture et de la Communication pour les Centres de Développement Chorégraphique Nationaux et les Centres Chorégraphiques Nationaux. Une forme spécifique d'accompagnement pour la danse. Les artistes choisis dans ce contexte sont invités par ces structures pour une durée de 3 à 4 ans.
Le temps nécessaire pour développer leur propre projet artistique et participer à la vie d'une maison. Montrer des pièces, créer de nouvelles productions, rencontrer une ville et ses habitants, des partenaires, des écoles, des danseurs, des artistes...
Forts de nos nombreuses années d'expérience dans le domaine de l'accueil d'artistes en résidence nous savons que ce choix est important pour la réussite d'un tel projet. La forme esthétique, les qualités relationnelles, la disponibilité et la capacité créatrice nous ont très vite orientés vers cet artiste généreux et fécond qu'est Amala Dianor.
Essentiellement basé sur les énergies et l’art de la rencontre, son travail utilise le vocabulaire et les codes de la danse hip-hop qu'il insuffle au langage contemporain, et vice-versa. C'est dans cette double approche que son style est unique et reconnaissable, fluidité et élégance.
C'est ce talent dans le mélange des genres qui nous a encouragé à lui demander d'écrire une pièce participative : Trajets Phéno-Meinau
La pièce réunit sur scène, des adolescents, des adultes amateurs, des professionnels, des gens de la Ville et de la Meinau pour nous parler de fraternité et de dépassement de nos différences.
Rien que le titre et le sujet de la pièce sont pour moi le symbole d'une attention particulière qui rejoint celle que porte POLE-SUD pour son quartier. Notre maison est implantée sur ce territoire depuis plus de 40 ans. Le projet du lieu a régulièrement changé et évolué vers ce label national de Centre de Développement Chorégraphique. Cette reconnaissance nous a permis de nous réapproprier une parole et un projet en direction de notre environnement immédiat : la Meinau. Aujourd'hui, notre ambition est d'être un acteur aussi légitime qu'un autre dans ce combat contre les inégalités sociales. L’art et les artistes sont de formidables vecteurs d'émancipation culturelle et nous nous devons, tous ensemble d'oeuvrer pour le bien commun et le vivre ensemble. _Joëlle Smadja, Directrice de POLE-SUD
 
TRAJETS PHÉNO-MEINAU
Spectacle participatif avec des habitants du quartier de la Meinau, des élèves du collège Lezay Marnésia, des danseurs amateurs et professionnels.
 
SA 09 + DI 10 JUIN - 17:00 - POLE-SUD
Entrée libre sur réservation billetterie@pole-sud.fr
 
Portes ouvertes à tous pour venir voir Trajets Phéno-Meinau, l’aboutissement d’un intense projet participatif imaginé par le chorégraphe Amala Dianor. 
Entre musiques et danses, ce spectacle gratuit est le résultat d’une véritable aventure. Près de cinquante personnes se retrouvent sur scène : des artistes professionnels, des amateurs, des habitants du quartier de la Meinau, des danseurs traditionnels ainsi que des élèves en classe à horaires aménagés musique (CHAM) du collège Lezay Marnésia.  
Trajets Phéno-Meinau, c’est l’histoire de deux frères adoptifs partis voyager, ayant découvert le monde sous bien des horizons différents. Mais ce récit n’est qu’un premier pas pour entrer dans la danse, partager ses rythmes, et vivre ensemble l’expérience d’un spectacle choral. Un réjouissant moment de partage.
Direction artistique : Amala Dianor
Avec la collaboration de : François Lamargot, assistant à la chorégraphie / Julien Breton, calligraphie / Franck Babene  « Blade », beatbox / Steeve Eton, paysages sonores  / Clément Debras, scénographie
Avec Etienne Fanteguzzi, Marino Vanna, Béatriz Beaucaire et Francisca Hernandez , artistes de la région
Et Roseline Herbin, Patrick Wendling, Serge Bomstein, Maria Eugenia Hernandez, Claudine Fleckstein, Hélène Stoltz, Valérie Kretchkof, Maëlle Dubourg, Nina Faramarzi, Eleonora Natilii, Katia L’hote, Maeva Caboche, Anne Balzinger, Noémie Cordier, Anita Aladine, Emmanuel Nosel, Marcos Bompadre, Selma Seiller, Katerina Ankerhold, Elena Bournez, Clara Bottlaender et Angélique Hertzog, danseurs amateurs
Avec les professeurs de la CHAM, Classe à Horaires Aménagés Musique : Jacinthe Grauffel, Margaux Hugbart et leurs élèves : Amandine Aria, Gloire Sylviana Boyela Ilebo, Kalia Gorid, Azad Ilgec, Victoria Leguenkina, Oumayma Morabit, Maria Nguyen, Mohamed Yahia, Meïssa Bekkouch, Soukeina Bouhnouf, Abdoul Karim Diarra, Pauline Ehsan Ziah, Hajar Farid, Ikram Gourari, Sedef Gungorcu, Melike Kavla, Zoé Mayer, Kristela Meta, Eva Moustache-Champy, Victoria Rayar, Eva Schwenck, Güle Somer.
Amala Dianor  est artiste associé à POLE-SUD CDCN, dans le cadre du dispositif soutenu par le ministère de la Culture et de la Communication.
Trajets Phéno-Meinau est soutenu par la Ville de Strasbourg, le CGET, le Ministère de la Culture - DRAC Grand Est et le Conseil Départemental du Bas-Rhin dans la cadre du contrat de ville, et reçoit l’aide de la Caisse des Dépôts.
Entretien avec Amala Dianor
POLE-SUD, le 03 mai 2018
 
Nous sommes à la veille de l’aboutissement d’un travail que tu as mené sur le quartier de la Meinau durant plus d’une année, un projet auquel tu as donné le titre de Trajets Phéno-Meinau. Il va bientôt se conclure par un spectacle-évènement présenté le week-end des 9 et 10 juin 2018. Sa réalisation a nécessité de nombreuses rencontres et ateliers. Peux-tu nous préciser quels sont les participants et quel a été le processus suivi pour y parvenir ? 
C’est un projet au long cours qui a réuni au fil du temps, des étapes et activités partagées, une vingtaine de danseurs amateurs, cinq artistes de la région, 24 élèves de 4è et 3è du collège Lezay Marnésia, tout proche de POLE-SUD, issus de la CHAM, (Classe à Horaires Aménagés Musique) et huit habitants du quartier de la Meinau.
Pour chacun de ces groupes, nous avons tout d’abord organisé des temps vraiment différents de rencontre et d’échanges. Pour les collégiens, il y a eu plusieurs étapes, certaines se sont déroulées au collège, d’autres à POLE-SUD. Nous avons travaillé sur l’écriture de la partition chantée, ou encore avec Blade1, lors d’une masterclass de Beat box.
Avec les danseurs professionnels, nous nous sommes retrouvés une semaine en résidence. C’était de véritables moments de vie en plus de la recherche, de la réflexion et du travail sur le mouvement. Ces journées très riches et nourries d’échanges m’ont aussi permis de retrouver d’autres complices et interprètes d’autrefois, comme Etienne Fanteguzzi2 – nous étions ensemble au CNDC d’Angers lors de notre formation en danse contemporaine. C’était très fort de se retrouver là, ensemble, après avoir développé nos propres parcours.
J’ai aussi passé du temps avec les habitants et les amateurs dans les ateliers de calligraphie lumineuse et les ateliers de danses traditionnelles, Ces échanges permettaient à chacun de se dévoiler davantage pour mieux appréhender, entrer dans les danses qu’ils proposaient.  
Curieusement, c’est avec le groupe le plus important, celui des danseurs amateurs, que j’ai passé le moins de temps individuellement. Leur nombre et le découpage des horaires de cours ne permettaient pas autant d’échanges. On se projetait directement dans la recherche et le mouvement.
 
A quels types de danseurs amateurs t’es-tu adressé ?
Tous ceux qui ont une pratique de la danse, quelle qu’elle soit. Tous les niveaux, des dilettantes aux passionnés, des curieux qui d’habitude ne se consacrent pas à la danse mais avaient envie de participer à ce projet, aux pratiquants depuis peu ou depuis longtemps et jusqu’ aux professeurs de danse. Tous ces niveaux différents, c’était très intéressant d’autant qu’ils étaient très motivés, ce qui créait dans chaque groupe une très belle atmosphère de travail.
 
En plus des trois groupes que tu viens d’évoquer, il vous a fallu en organiser d’autres au sein de celui des danseurs amateurs ?
En effet, nous avons dû organiser ces rencontres selon d’autres types de groupes.
Nous avons réparti les amateurs en fonction des habitants et de leurs pratiques. Mais aussi en relation avec les échanges que je voulais obtenir entre les spécialités de chacun. Tout d’abord avec les amateurs de danses traditionnelles, ensuite en alternance avec d’autres styles hip-hop ou contemporain.
 
Cette partie du travail assez complexe est un peu difficile à cerner. Il y a d’importants enjeux, notamment de transmission, dans cette approche ?
Oui, mon idée était de partir des danses traditionnelles, qu’elles soient les matières premières qui infusent les autres danses au sein de la création de Trajets Phéno-Meinau. Ce processus a donc été conçu comme une entrée, une invitation à la danse. Il fallait d’abord trouver un moyen pour que chacun se sente à l’aise, se retrouve porté par une danse à apprendre, ce qui évite en partie les complexes, inhibitions, la timidité ou la gêne que peuvent susciter l’engagement dans le mouvement, la danse. C’est un processus vraiment fédérateur. Il y a des danses très différentes : iranienne, colombienne, indienne (de type Bollywood), argentine ; il y a du hip-hop, du contemporain, et même de la calligraphie dansée.
 
Quelle est ta conception de ce que tu nommes un projet fédérateur ?
Les personnes qui participent de cette démarche ont une réelle envie de rencontrer et partager. La façon dont j’ai exposé ce projet dès le début a sans doute contribué à définir cette direction. Je leur ai d’emblée présenté ce projet comme un prétexte à la danse et, partant de là, j’ai incité chacun à s’exprimer comme il le souhaitait. Si des personnes voulaient d’abord montrer leur danse, c’était possible, si d’autres, plus timides ou curieux préféraient juste venir apprendre et découvrir d’autres choses, c’était aussi possible.
C’est vraiment ce rapport, que j’ai contribué à instaurer au sein du groupe, qui a créé le socle de confiance nécessaire pour se libérer et s’exposer ou plutôt pour donner à voir ce que chacun est. Je parle ici en termes de danse. Plus précisément, ma démarche envers la danse est vraiment basée sur qui l’on est réellement en tant qu’individu, ce que l’on représente, ce que l’on donne à voir ensuite sur scène. Il ne s’agit pas de s’effacer pour laisser place à l’interprète au service d’une partition, mais d’être soi-même en train de faire avec d’autres. Ce positionnement, qui consiste à évoluer à plusieurs, à construire des choses ensemble, donne à voir cette dimension du partage, elle permet aussi d’accueillir et d’emmener les spectateurs avec nous.
 
Cette conception est-elle issue du hip-hop ou tu la portais déjà en toi ?
Avec le recul, je me rends compte que je la tiens du hip-hop où il s’agit d’abord de trouver son identité à travers une technique. Le hip-hop comprend plusieurs disciplines, la danse debout et au sol. Dans la première, on trouve plusieurs catégories : le lock, le pop, le wave, la house … et j’en passe. Chacune comprend une série de mouvements classiques, si je puis dire, de base. Ce qui crée l’originalité et la personnalité d’un danseur, c’est la façon dont il va définir son style à travers ces mouvements que tout le monde connaît.
J’avais une identité très particulière lorsque je pratiquais le hip-hop, dont j’ai dû me détacher lors de ma formation en danse contemporaine pour aborder d’autres approches. Par ailleurs, être interprète, c’est aussi se rendre disponible, au service des propos d’un chorégraphe. Mais lorsque j’étais étudiant, dès que je pensais avoir acquis ce qui m’était enseigné, par où passait le mouvement, j’essayais d’y rajouter ce que j’étais moi, en tant que danseur hip-hop, et, pour le coup, j’avais une danse singulière. Aujourd’hui, j’arrive à mettre des mots sur cette démarche, mais avant je dansais simplement comme j’étais. Et c’est ce que maintenant j’essaie de transmettre aux interprètes. Je leur demande d’être ce qu’ils sont, c’est à cet endroit-là que je me retrouve quand je travaille avec eux.
 
La danse hip-hop et la danse contemporaine sont aussi porteuses de valeurs, de formes de pensées, spécifiques, différentes, comment as-tu traversé ces changements, as-tu par exemple ressenti des manques en passant d’un univers à l’autre ?
Je n’ai jamais cherché à faire ce parallèle. Lorsque j’ai entrepris ma formation au CNDC, j’ai complètement abandonné ce que j’étais en tant que danseur hip-hop pour faire place nette, pour m’immerger et comprendre cette nouvelle vie de danseur contemporain. Il y avait un réel contraste entre le monde hip-hop qui dénigrait complètement cet autre aspect du mouvement, il ne le comprenait pas. Pour ma part, en tant qu’étudiant, ce que je voulais, c’était absorber un maximum d’enseignements. Cela s’est fait assez naturellement car je pars du principe que, au-delà des techniques et des esthétiques, il s’agit toujours de la danse. Ce que nous faisons, c’est danser. A partir du moment où je commençais à danser, je dansais à ma façon mais selon d’autres critères, avec ceux que l’on m’enseignait. Mais bien sûr, dès que je me mettais en mouvement, même en intégrant de nouveaux paramètres, tout l’ADN revenait !
 
Aujourd’hui, en tant que chorégraphe, avec ta façon d’approcher la multiplicité – des personnalités d’horizons sociaux et artistiques très variés, comprenant des professionnels et des amateurs de différents niveaux, des styles de danse divers – de quelle façon es-tu amené à orchestrer le projet Trajets Phéno-Meinau, d’autant que vous êtes bien plus nombreux que pour une création de compagnie ?
Ce n’est pas la même démarche, en effet, si l’on sait que l’on va entreprendre une création, un projet avec trois ou trente danseurs. Le nombre demande un travail beaucoup plus écrit, cadré.
Envers les amateurs, qui pour certains participent à ce projet aussi pour être en scène, il faut également les rassurer au sens où ils vont être mis en valeur, avoir des moments pour s’exprimer et donner à voir ce pourquoi ils sont venus. Certains parfois, avec la masse d’informations qui leur est donnée, se sentent perdus, il faut alors redonner de la confiance, de façon à ce qu’ils se sentent toujours impliqués dans le projet et qu’ils puissent se sentir exister au sein du groupe.
 
Cette contamination des danses qui traverse le spectacle que vous préparez, ses matériaux d’origines, en termes de qualité de mouvement, de vocabulaire gestuel, rythme, etc…, mais aussi dans le travail de transition, de transformation que cela demande, comment est-il perçu par eux, danseurs, comme pour toi en tant que chorégraphe ?
C’est un travail que j’aurais beaucoup aimé approfondir, si nous avions eu davantage de temps. Là, nous l’avons traversé de façon un peu plus sommaire. Mais ce qui est très passionnant, c’est la manière dont chacun s’approprie le mouvement. L’échange qui se crée lorsque les gens sont en train d’apprendre est vraiment très intéressant. Finalement, ils se découvrent bien plus les uns et les autres, en termes d’identité, lorsqu’ils partagent un mouvement que dans une situation ordinaire. Car les personnes qui donnent à voir la danse racontent aussi de petites anecdotes sur leur pays, leur histoire, coutumes, manières de penser. Du coup, ils poursuivent la conversation ensuite, vont boire des verres ensemble et cherchent à se connaître davantage.
 
Tu viens d’évoquer l’importance de la parole, des échanges, dans la transmission mais aussi sa façon particulière de se prolonger éventuellement dans la convivialité.
Par ailleurs, si l’on revient à tes idées de départ, celles que tu avais mentionnées en tant qu’artiste associé aux débuts de ta résidence à POLE-SUD, il y avait le désir de t’investir davantage dans le travail de l’espace, en particulier la scénographie, un élément que tu n’as pas eu beaucoup le loisir d’explorer jusqu’à aujourd’hui.
En effet, pour la première fois dans mon parcours, je suis accompagné d’un autre partenaire artistique, un jeune artiste, danseur et scénographe, ancien étudiant à la HEAR qui m’a été présenté par Jean-Christophe Lanquetin et François Duconseille3 dans un geste de collaboration que j’ai vécu comme un véritable cadeau. Il s’agit de Clément Debras. J’ai de la chance car c’est quelqu’un de très professionnel, impliqué et investi. Je suis très heureux de cette rencontre et collaboration.
Pour le projet Trajets Phéno-Meinau, il y avait une contrainte de taille, l’espace du plateau et le nombre de participants. Il a fallu trouver l’agencement approprié pour avoir la place de danser. Nous avons, après plusieurs séances de travail et de réflexion décidé du type de scénographie – un espace en demi-cercle séparé en deux par un rideau transparent partageant les groupes ; d’un côté, les danseurs, de l’autre, la chorale des collégiens accompagnée du musicien Steeve Eton4. Je connaissais déjà ce qu’il faisait et je l’ai sollicité pour Trajets Phéno-Meinau. Avec toutes ses machines, il se montre très réactif à tout ce qui se passe en studio et il crée un univers sonore, en lien avec le chant et la danse, qui me semble très bien correspondre à l’esprit de la pièce.
Mais pour en revenir à l’espace, Clément Debras qui nous a rejoint plusieurs fois lors des répétitions, a retenu du travail en cours l’idée du voyage. C’est ce qui lui a inspiré cette scénographie circulaire, ménageant les circulations du mouvement qui comprend en lui-même de nombreuses rotations.
Je suis très content de ces associations artistiques qui sont tout à fait dans le cadre initial de mon projet puisque je souhaitais aussi rencontrer et travailler en collaboration avec des artistes installés à Strasbourg.
 
Vous avez imaginé un petit récit en guise d’argument pour ce spectacle…
Oui, Trajets Phéno-Meinau est en fait un conte. Il a été écrit collectivement, en discutant et en travaillant en direct avec Beatriz Beaucaire, comédienne et danseuse qui fait partie du groupe professionnel du projet.
Avec les collégiens, écrire ensemble nous a aussi permis de faire connaissance, d’évoquer de nombreux sujets : la violence mais aussi la fraternité, le voyage. Au final, un même thème revenait souvent, la relation entre frères, même si le sujet était aussi critiqué : « pourquoi toujours des garçons ?! »  Avec les amateurs, d’autres éléments sont apparus lors des discussions : que signifie partir ou rester, de quoi est fait ce choix ; qu’est-ce qu’on laisse, qu’est-ce qu’on perd, lorsque l’on quitte un pays, un espace ? L’un des thèmes que nous avons gardé est la désillusion. Beaucoup des participants tenaient à montrer que la douleur et les difficultés ne sont pas spécifiques à un endroit mais bien plus universelles.
 
Dans ce spectacle, as-tu intégré des éléments d’écriture du mouvement ou d’autres particularités de ta démarche déjà présents dans tes pièces précédentes ?
Pas vraiment. Je me suis vraiment rendu disponible pour les interprètes, je tenais à ce que cette pièce leur appartienne, à ce qu’ils soient investis aussi à cet endroit, le récit, qu’ils puissent participer à l’élaboration du projet comme à l’histoire qui traverse le spectacle.
Le plus souvent, lorsque j’arrive avec un projet pour ma compagnie, que je prépare une création avec les danseurs, je pars avec des idées déjà assez précises, afin que les danseurs puissent décider de quelle façon s’y prendre. Mais ils ne le peuvent que si je les ai déjà menés à un certain endroit. On sait tous pertinemment qu’en studio, lorsqu’une proposition est faite, qu’elle ne fonctionne pas ou bien qu’elle est redondante, il faut alors trouver une autre solution et il revient aux interprètes, déjà au travail dans cette recherche, d’essayer d’autres choses, entre autre pour rejoindre l’idée première – quand c’est possible – malgré les contraintes ou les oppositions rencontrées.
 
Avant de poursuivre cet entretien autour de Trajets Phéno-Meinau, j’aimerais revenir un instant les deux créations réalisées durant ta résidence à POLE-SUD, Pas seulement et Trait d’union. Qu’ont-elles représenté pour toi ?
Cela m’est encore difficile à l’heure actuelle, je n’ai pas assez de recul. Pas seulement s’est déroulé très vite, du coup, j’ai été très directif avec les quatre jeunes danseurs professionnels de la région avec lesquels j’avais souhaité faire cette pièce, même si j’ai écrit avec leurs mouvements. Mais j’ai trouvé très étonnante cette façon d’écrire et de transmettre le mouvement ainsi que l’énergie de ce quatuor masculin.
Pour Trait d’union, un duo entre la danse de Sarah Cerneaux et les calligraphies lumineuses de Julien Breton, le projet n’est pas encore tout-à-fait terminé. Nous allons le reprendre en début de saison prochaine. Ce sera l’occasion d’aller jusqu’au bout du processus, car cette pièce n’est pas encore tout à fait aboutie.
 
Malgré tout, cette pièce que nous avons vue dans une première version, présente une particularité, l’introduction du geste de performer provenant du light painting. Il esquisse une autre et nouvelle dimension de ton travail, me semble-t-il : associer à la danse un geste artistique issu d’un autre champ artistique. Cela fait aussi partie de ta recherche, de ton envie d’explorer davantage ces endroits-là, y compris dans le processus mis en oeuvre pour Trajets Phéno-Meinau ?
Pour l’instant j’ai beaucoup collaboré avec des danseurs. Mon désir d’intégrer des artistes d’un autre champ sur une création, scénographe, calligraphe ou autre, est porté par l’envie de découvrir et d’explorer d’autres manières d’aborder le mouvement et l’espace.
Avec Julien Breton, nos échanges ont été particulièrement riches. D’une part, ce que je lui apportais dans la gestion de l’espace et du mouvement physique était une mine d’outils et de réflexions à explorer. D’autre part, je trouve vraiment fascinante sa technique, comment il peut tracer dans l’espace de façon aussi claire et lisible, tout comme sur le papier d’ailleurs. Du coup, nos questionnements respectifs ont été vraiment fructueux, dans la mesure où les compétences de chacun pouvaient s’additionner, se compléter. Cette façon de mettre des démarches artistiques en parallèle, me permet aussi de créer un pont avec la danse de Sarah, cela lui apporte une dimension supplémentaire qui m’intéresse beaucoup.
Par ailleurs, les ateliers de calligraphie conduits avec Julien et les habitants du quartier de la Meinau ont ouvert une façon assez douce d’entrer en contact avec tout le monde. Je n’avais pas encore abordé le travail sous cet angle et j’ai beaucoup apprécié l’atmosphère calme et bienveillante qui s’en dégageait.
 
Ce spectacle est construit en tableaux. Est-ce fréquent dans ta façon de structurer une pièce ?
Non, pas du tout, mais comme nous sommes très nombreux, j’avais besoin d’anticiper et de le construire d’emblée de façon claire. Trajets Phéno-Meinau comporte trois tableaux : l’ouverture, le voyage… Suspens…(rire), je ne nommerai pas le dernier, c’est encore en cours.
 
Outre le fait de travailler avec un ensemble important de gens issus d’horizons différents, qu’as-tu rencontré comme particularités à mener ce projet ?
C’est surtout la gestion des différents niveaux de danseurs qui m’occupe. Par exemple, certains souhaitent danser tout le temps quand leur corps leur impose des limites. Une partie de mon travail consiste alors à veiller à cela, à ce que chacun puisse être mis en valeur sans que cela le desserve lorsqu’il est en scène. Je dois être vigilant envers chacun. Ce n’est pas toujours évident, parfois quand on aime être en scène, l’égo prend le dessus alors que dans un groupe, chacun doit pouvoir exister. Au plateau, l’impression intérieure d’un danseur en mouvement ne renvoie pas toujours au public ce qu’il pense adresser. En tant que chorégraphe, c’est une attention au moindre détail à tous les instants. Ce travail d’équilibrage demande de la subtilité. Tout doit rester digne et c’est très important pour moi dans ce projet dédié aux amateurs. Je pense à un autre exemple qui, peut-être, éclaircira mon propos, c’est le cas de l’un des danseurs amateurs. Au départ, il ne dansait pas du tout mais il s’est impliqué intensément dans le projet. Parfois, il était assez gauche dans les mouvements d’ensemble. Je lui ai demandé de reprendre les gestes de la calligraphie qu’il avait faite en atelier, et soudain, il s’est totalement révélé en déployant une danse singulière, très juste, sensuelle, intérieure, c’était magnifique. C’est drôle, la façon dont les gens peuvent se révéler dans les situations les plus inattendues et sans même qu’ils en aient conscience. C’est vraiment magique à voir. Et cette aventure partagée, très riche humainement, me stimule beaucoup.
 
 
Propos recueillis par Irène Filiberti
 
1. Franck Babene Aka Blade : beatboxer, rappeur, slammeur et compositeur.
2. Etienne Fanteguzzi, danseur, performer et chorégraphe, cofondateur avec Damien Briançon de la compagnie Espèce de collectif, à la suite de leur première création, Pour en découdre. Accueillis plusieurs fois à POLE-Sud, ils seront présents en accueil studio et programmés la saison prochaine avec Laisse le vent du soir décider.
3. François Duconseille et Jean-Christophe Lanquetin, scénographes et enseignants à la HEAR (Haute Ecole des Arts du Rhin) mènent ensemble le programme de recherche Play>Urban avec la WITS School Of Arts de Johannesburg. Ils sont aussi cofondateurs du collectif Scu2 (porteur du projet des Scénographies Urbaines)
4. Steeve Eton, poly-artiste, saxophoniste et graphiste de formation, est aussi codirecteur de l’Ecole de Théâtre Physique. Il opère dans différents domaines artistiques qui vont du sound design au jeu scénique, de la vidéo à la danse improvisée, au chant et à la composition.
 
Entretien avec Amala Dianor
POLE-SUD, le 10 janvier 2018
 
A mi-chemin de ta résidence de trois ans en tant qu’artiste associé, comment appréhendes-tu aujourd’hui ce contexte de travail, en particulier sur ce territoire, où tu t’es déjà beaucoup investi entre tes créations, les nombreux partenaires rencontrés et les actions artistiques déjà menées ?
Les multiples rencontres effectuées avec les associations, les enseignants, avec les habitants du quartier, les danseurs amateurs et professionnels ont été réalisées dans le cadre du projet Trajets Phéno-Meinau qui se déroulera au mois de juin 2018. Et c’était vraiment très intéressant. Elles ont entre autre permis de rassembler de nombreuses de personnes d’horizons très divers et de pouvoir former un groupe particulièrement éclectique. Chacun étant très curieux des autres, et très motivé par la mise en œuvre de ce projet, il se dégage une réelle dynamique de rencontre et tous ces échanges sont vraiment passionnants. A la suite de cette première période de découverte et de rassemblement, nous avons abordé désormais une autre étape de ces rencontres, au plus proche de cet évènement qui va nous réunir et dont nous sommes aujourd’hui en train de créer la matière.
Tout le travail mené au préalable pour préparer ce projet, montrer mes créations antérieures, développer la pédagogie, organiser un battle TSC, intervenir au sein de la fête du parc Schulmeister etc… a permis de familiariser et fédérer la plupart des gens intéressés autour de ma démarche et de créer une réelle dynamique. Les équipes différentes qui collaborent à ce projet ont été très bien ciblées, grâce au formidable accompagnement de l’équipe des relations publiques de POLE-SUD. Le groupe d’amateurs qui s’est constitué est extraordinaire et c’est très motivant. C’est devenu au fil des échanges une source d’inspiration intarissable !
 
Pour rencontrer ces amateurs, tu avais souhaité t’appuyer sur les pratiquants de danses traditionnelles ou folkloriques.
Oui, nous avons découvert ici un horizon de pratiques extrêmement riche et varié comprenant des danses colombiennes, iraniennes, de la valse, le sega des iles comoriennes… Cela constitue plusieurs registres et me permet de questionner à quel endroit de ce projet nous allons pouvoir faire exister ces danses-là. Il est aussi très intéressant pour moi de découvrir comment des interprètes professionnels vont pouvoir également s’approprier ces différents matériaux de danse. Nous avons d’ailleurs déjà commencé à travailler sur cette question.
 
 
Comment as-tu agencé ce rapport entre danseurs amateurs et professionnels ?
Ce que j’appelle le groupe d’amateurs est en fait composé de deux sous ensembles. Il y a d’une part celui qui est composé par les habitants du quartier de la Meinau, et d’autre part celui des amateurs ayant une pratique plus assidue de la danse. Nous les avons rencontrés dans un cercle plus large qui s’étend à l’agglomération de Strasbourg.
Les habitants proposent des matériaux issus des danses traditionnelles qu’ils connaissent.
Les danseurs amateurs composent eux une sorte de corps de ballet. J’ai dû dissocier ces deux groupes pour pouvoir travailler sur le matériau de base que je me suis donné : les danses traditionnelles.
Quant aux danseurs professionnels, je leur demande un travail plus spécifique et pointu, une recherche à partir des matériaux fournis par les habitants.
 
 
Ce projet de rencontres s’appuie en fait sur les échanges et la transmission d’un groupe à l’autre, telle qu’elle se pratique dans la danse.
Tout à fait. C’est tout l’intérêt du projet. J’ai été invité à intervenir sur ce territoire et m’y suis projeté avec grand intérêt en tant que fédérateur, avec le désir de coordonner des échanges. Les personnes que j’ai rencontrées sont des personnalités très actives, qui enseignent, dirigent des associations, ce sont aussi des personnes qui pratiquent et s’impliquent comme des danseurs professionnels et des chorégraphes. L’idée c’est vraiment de créer des ponts, une dynamique afin, y compris par la suite, de pouvoir développer d’autres projets ensemble.
 
 
Ayant déjà mené d’autres projets durant les différentes résidences artistiques qui t’ont été confiées ailleurs, vois-tu des aspects particuliers à celle-ci ?
La différence se ressent avec le temps, le temps investi sur le territoire, à préparer, travailler, murir un projet, à rencontrer les gens.  Cette année je me suis organisé de façon à pouvoir réellement être présent sur place, et dédier beaucoup de temps à ce projet participatif. Cela a pu s’articuler grâce au temps de préparation que nous nous sommes donnés.  La réflexion se faisant, il m’apparaît que le plus important, c’est le temps pris par tous ici pour que je puisse, en tant qu’artiste associé, réellement m’immerger dans le quartier, la ville, le travail. Cela a été clair depuis le début. Joëlle Smadja, directrice de POLE-SUD, m’a dit : « sens-toi chez toi ». La démarche a été vraiment différente que dans d’autres structures qui proposent des résidences. Je me suis vraiment pris au jeu. C’est la plus grande différence que j’ai rencontrée : le temps qui m’a été donné.
 
 
Cet élément que tu portes en avant, fondé sur la rencontre est aussi lié à des questions d’identité, de corps. Tu les retrouves un peu partout, ou bien y-a-t-il des spécifités selon où tu te trouves ?
Les gens qui participent à ces projets ont une très grande ouverture d’esprit. La question première, je pense, c’est à qui l’on s’adresse. Et la manière de le faire. Elle peut peut-être déclencher une autre perception des choses et du message que l’on souhaite apporter.
Dans le contexte de cette année d’élection avec toutes les tensions que nous avons vécues, je ne peux que constater que les mêmes scénarios se reproduisent. Ce que je trouve dramatique car malgré le vivre ensemble, l’information, beaucoup de gens continuent à témoigner d’une même colère envers leurs voisins. Je ne parviens toujours pas à comprendre comment les mentalités mettent tant de temps à changer, à s’adapter, comprendre le monde dans lequel on vit.  C’est pourquoi je pense donner donner à voir les choses différemment me semble important.
 
 
Trait d’union, ta plus récente création, à l’origine un duo entre deux interprètes femmes, a subi de multiples péripéties. Mais il me semble qu’elle est malgré tout restée dans le droit fil de ce que tu souhaitais développer, la relation avec d’autres champs artistiques. Quelle est cette nouvelle orientation ?
En effet, le projet a complètement changé. L’une des deux danseuses pressenties dans le duo initial s’étant désistée, j’en ai invitée une autre. Mais la seconde, ne se retrouvant plus dans le projet a préféré se retirer aussi. Du coup, la dernière arrivée restant seule, plutôt que de repartir sur un duo féminin, j’ai opté pour une autre solution.  J’ai alors décidé d’associer à la danse tonique de Sarah Cerneaux – interprète habitée qui a tourné dans la pièce Kaash d’Akram Khan et collabore actuellement avec la Liz Roche company –un artiste issu d’un autre champ, le calligraphe Julien Breton qui pratique le light painting, une démarche artistique qui allie à la fois le mouvement et la peinture, la maîtrise et la spontanéité du geste. C’est donc une autre question qui a porté ce nouveau duo : la rencontre entre le mouvement dansé et le mouvement créé à travers la calligraphie lumineuse, travail qui consiste avec un appareil photo et des lumières à concevoir un objet calligraphique évoluant dans l’espace. Je l’avais déjà invité dans la perspective du projet Trajets Phéno-Meinau pour proposer aux habitants du quartier de créer leur propre calligraphie. Un moyen pour moi, en passant par ce medium, d’aborder avec eux un autre monde, celui de la danse et de les amener au mouvement. Je trouvais très intéressant d’observer le rapport qu’il avait entre le fait de produire de la calligraphie et le mouvement qui se crée dans son corps, les gestes qu’il utilise pour écrire dans l’espace. Ce duo est une forme courte.
 
 
Comment s’organisent ces premiers échanges ? 
Cela commence par des directions que je leur donne. Car il nous faut, dans un premier temps, créer de la matière. Connaissant leurs points forts et leurs limites et je leur ai proposé les mêmes consignes que j’avais utilisées dans l’atelier calligraphique. Par exemple, je leur ai demandé d’écrire un mot et de le traduire physiquement. Avec la matière que cela crée, je débute l’écriture chorégraphique. Je travaille à la composition, l’organisation, l’accumulation des mouvements de chacun. C’est ma façon habituelle de procéder.
En revanche, pour la création 2019, The Forgiven Stardust, pièce pour neuf danseurs issus du classique, du hip-hop et du contemporain, je compte m’impliquer davantage dans la scénographie et les costumes, éléments que j’ai peu explorés jusqu’à présent.
 
 
Propos recueillis par Irène Filiberti